Centre Hospitalier du Pays-de-Gex
Chargement...
homepage-slide-1-hd-no-txt.jpeg

Marc
PANISSOD

Marc Panissod (1667-1737)

un grand Gessien oublié

Par Dominique TRITENNE


Marc Panissod naît à Gex le 17 avril 1667 , d’Henry et d’une mère gexoise, Élisabeth Piétrequin. La plaque gravée de son épitaphe, sous le mausolée, rappelle qu’il mourut à Lyon en 1737 à l’âge de 68 ans. Son âge est erroné, son acte de décès (registre de la paroisse d’Ainay) mentionne qu’il décéda « âgé d’environ soixante et onze ans ». La famille Panissod est bien établie à Gex. L’oncle de Marc, Pierre, est aussi notaire. Sa vocation à occuper des charges importantes m’incite à penser qu’il fut l’aîné des enfants, son frère embrassant une carrière ecclésiastique (il fut doyen du chapitre de Notre-Dame-d’Éspérance à Montbrison en 1711 et 1712) ; deux filles les suivent, Marie et Philiberte. Le père de Marc, Henry Panissod, est notaire royal et procureur du roi au bailliage de Gex. Il est associé à un autre notaire royal, Marin Grézard. Tous deux ont épousé deux sœurs Pietrequin, issues d’une famille originaire de Langres, dans la Généralité de Bourgogne, dont un membre, Claude, s’établit à Gex au XVIème siècle. Un frère d’Élisabeth et de Françoise Pietrequin, Gaspard, qui décède en avril 1677, avait institué Henry Panissod, son beau-frère, tuteur de ses trois enfants : Pierre, Françoise et Gaspard. En plus de leurs enfants, Henry Panissod et Élisabeth Pietrequin ont donc la charge d’élever trois neveux. L’un d’eux, Gaspard, âgé de six ans, disparait en septembre 1677. Les registres de l’état civil de Gex ont conservé trace du décès d’Henry Panissod, à la date du 22 juillet 1679. Il fut enterré dans la chapelle du côté du vent, placée sous le vocable de Notre-Dame-de-Rossillon, en l’église Saint-Pierre de Gex. Au décès de son époux, Élisabeth se retrouve donc seule, avec quatre enfants et deux neveux à élever. Marc, l’ainé de ses enfants, est alors âgé seulement de 12 ans. 

Quelques périodes de la vie de Marc restent cependant couvertes de zones d’ombre, notamment celles de son adolescence et de ses études. Le 19 mai 1697, il épouse, par contrat reçu par Me Sedard, notaire à Dijon, Suzanne Quillardet, issue d’une famille établie à Dijon. Il est mentionné qu’il exerce la profession d’avocat à Gex, c’est en référence à sa qualité de juriste qu’il est figuré dans un costume à plastron d’hermine, sur son portrait conservé à Tougin . Ses biens immobiliers au moment du mariage consistent en un domaine au lieu-dit de Plan-de-Divonne, une maison à Gex et des prés au Grand-Bugne. L’acte qui suit est très révélateur de son ambition de jeune homme et de sa soif d’ascension sociale.

Chargement...
3c61cb7e-995e-4ad1-b968-d4fa19a2b8d4.jpeg

Portrait de Marc Panissod conservé au CHPG

« … un paon rouant… »

Le pays de Gex, depuis son annexion à la France en 1601 par le traité de Lyon, est l’un des 19 bailliages dépendant de la Généralité de Bourgogne. Dijon, devenu centre administratif de notre petit pays, est donc la ville où tout notable ambitieux vient pour affaires. L’édit de 1696, promulgué par Louis XIV, oblige tous ceux qui portent armes ou souhaitent en porter, à les faire enregistrer dans l’Armorial général de France. Le volume 6, concernant le duché de Bourgogne, conserve les armes de Marc Panissod, enregistrées le 20 décembre 1703 : « d’argent à un paon rouant de sinople ». Il porte les titres de conseiller du roi, receveur au grenier à sel et douane du pays de Gex et substitut adjoint du procureur du roi. Plusieurs Gessiens enregistrent leurs armes dans l’armorial. Souvent, il s’agit de rappeler leur nom par le dessin. Ainsi, un notaire royal de Gex, Regard, fait-il dessiner un œil au centre de son écu. Il s’agit dans ce cas d’armes parlantes. Dans le même esprit, Panissod peut signifier petit paon (par analogie, paon adossé au suffixe –issod, diminutif). Un Pierre Petrequin, procureur au bailliage de Gex, probablement issu de la famille de la mère de Panissod, adopte un autre oiseau, le perroquet. Panissod exerce ses charges à Gex, où il réside encore quelques années avec son épouse. Par lettres de provisions du 22 mai 1705, Louis Chavanne remplace Marc Panissod à sa charge de substitut du procureur au roi au bailliage de Gex, les époux partent alors à Montbrison, où son frère exerce des fonctions ecclésiastiques. Panissod y achète la charge de receveur au grenier à sel. Mais le volatile qui prenait son envol va durement choir.

Le paon perd ses plumes

À Montbrison, son union avec Suzanne prit rapidement mauvaise tournure. Les quatre enfants nés du couple décèdent en bas âge. Elle, fort dépensière, prélève des fonds dans la caisse de son mari, qui est aussi celle de sa charge, sans l’aviser bien sûr. Découvrant cela, il fait venir ses sœurs Marie et Philiberte pour surveiller Suzanne, qui prend très mal la chose et quitte la maison. Débiteur de fortes sommes au fermier des gabelles du Lyonnais dont il dépend, ses meubles sont d’abord saisis, puis le 20 septembre 1707, le juge « envoie garnison », c’est-à-dire un détachement de soldats, vivre à ses dépens, chez lui, jusqu’à l’extinction de sa dette. Panissod vend sa maison de Gex. Son épouse demande à se faire séparer de biens, elle obtiendra gain de cause en 1723. En 1708, il rejoint à Lyon un ami, Jean-Rodolphe Corréard (1661-vers 1736), bourgeois de la ville et banquier, qui va l’aider à régler ses affaires. Même si elle vit désormais séparée de lui, sa femme se fixe aussi à Lyon. Il ne vendra sa charge de receveur du grenier à sel de Montbrison qu’en 1714.

Un autre paon, symbole d’immortalité

Cet oiseau, que Marc Panissod fait figurer dans ses armes, représente l’un des sept péchés capitaux, l’orgueil, mais il symbolise aussi l’immortalité et la résurrection aux premiers temps chrétiens. Le comportement social de Marc Panissod évolue avec l’âge et l’expérience de la vie. D’abord ambitieux notable provincial, il essuie un échec dans son union conjugale, il ne se remaria jamais et mourut sans postérité. Il va dès lors transformer sa vie afin que l’avenir conserve de lui l’image du bienfaiteur prodigue qu’il devint. Son réseau de connaissances dans les milieux d’affaires lyonnais, puis parisiens, va lui permettre de relancer sa carrière. Début 1720, il se rend à Paris, où selon l’expression d’André Clapasson, il fait « ... une grande et prompte fortune dans les affaires... » spéculant grâce au système de Law. Sachant revendre à temps, puisque le système, basé sur une circulation rapide de papier-monnaie au détriment de la monnaie réelle, s’effondre dans l’été 1720, Panissod amasse très rapidement une fortune considérable. Trader de l’époque ? Peut-être échaudé par son expérience précédente d’argent gagné et dilapidé tout aussi rapidement, il sait s’arrêter au bon moment. Il va désormais chercher à assouvir sa soif d’honneurs. Dès le 19 juin 1720, il termine de payer sa charge de trésorier général de France à Lyon, charge supérieure à toutes celles qu’il avait précédemment exercées. Il occupe un appartement place Louis-le-Grand, à Lyon, au deuxième étage d’une maison appartenant à Camille Perrichon (1678-1768), prévôt des marchands et commandant de la ville de Lyon en l’absence du duc de Villeroy. Il s’agit des locaux actuellement occupés par la librairie Chapitre, sur la place Bellecour. C’est un autre de Villeroy, François-Paul (1677-1731), archevêque de Lyon et fils du duc, qui était intervenu comme médiateur lors de la séparation du couple Panissod en 1723. Marc mène dorénavant une vie facile dans le milieu de la bourgeoisie lyonnaise du XVIIIe siècle. Il se constitue une bibliothèque choisie parmi les ouvrages du temps. L’inventaire et l’estimation faite après décès, le 13 septembre 1737, par le libraire Claude Journel, conservés aux Archives municipales de Lyon sont donnés plus loin. Sa bibliothèque comprend 506 volumes, la plupart reliés de veau, dont 53 volumes in folio et 349 format in douze. Le libraire l’estime à 904 livres et 3 sols. Il réunit une collection de 41 tableaux, dont le peintre Jean Bock établit le catalogue (aussi conservé aux Archives municipales de Lyon), qu’il estime à un montant de 3196 livres.


L’année 1727 est importante dans la vie de Panissod. Le 9 octobre, il acquiert auprès de Jean-Pierre de Livron le domaine de Tougin, près de Gex, qu’il fait réparer et meubler par son neveu Charles-Amed Panissod. Le domaine comprend une maison haute, une ferme avec cour, jardin, verger, prés et terres, vignes et bois de châtaigniers. La maison haute est le bâtiment actuel appelé château, devenu hospice puis hôpital de Tougin. Le blason des Livron est toujours visible au dessus de la porte d’entrée coté Jura. Juste en dessous, au centre du linteau, un second, effacé, pourrait avoir été celui de Panissod, le volume laissé en place correspond bien à la forme du paon de ses armes. Sur la façade coté Alpes, Marc Panissod fait graver ses armes reproduites dans l’armorial de Michon (voir note 1). Une belle armoire peinte prêtée par l’hôpital de Tougin, présentée à Brou durant l’exposition Trésors de l’Ain, objets d’art du Moyen Âge au XXe siècle, provient du mobilier acquis par Panissod pour sa maison de campagne. Elle est mentionnée dans l’inventaire de Tougin fait les 29 et 30 octobre 1737 : « ... une garde robe de sapin peind... » Il décore les pièces d’une trentaine de tableaux (voir inventaire). Son personnel de maison est composé d’Etiennette Rouph, gouvernante, de Jean Bridet, cocher, Joseph Desgranges, postillon, Louis Dubourg, palefrenier, Christophe Buisson, cuisinier, Claudine Cochet, fille de cuisine et d’un valet de chambre, Jean Marchand. Pour se déplacer dans et hors de Gex, Panissod possède berline de campagne, chaise d’Italie montée à quatre roues, chaise de poste, berlingot et carrosse-coupé à trois glaces, l’équivalent d’une belle voiture de sport !

L’autre évènement de cette année 1727 date du 14 décembre : Marc Panissod est désigné et nommé recteur de l’hôpital de la Charité. Le règlement précise que son devoir est de soutenir de son autorité la faiblesse de l’indigent, de se rendre compte de la régularité de la perception des octrois et autres droits, mais aussi de défendre les franchises et exemptions accordées à la Charité. En outre, lui est confiée la direction des terres de Saint-Trivier et de Chavagnieu, échues à l’œuvre par voie de la succession en 1656 d’un généreux donateur, Jacques Moyron. Les qualités de financier de Panissod, sa sensibilité envers les pauvres et le dévouement du personnel qui s’en occupait sont désormais au service de la vénérable institution. Il porte le costume de recteur-officier du roi, à savoir une robe de magistrat, avec grand rabat sur la poitrine, perruque à la conseillère à une ou plusieurs boucles. La durée du mandat est de deux ans, renouvelable au terme pour deux ans supplémentaires.

Chargement...
3322c8d4-8409-484d-ba4f-3732cfda62a7.jpeg

Armoire peinte de Marc Panissod conservé au CHPG

Un oiseau aimant le fromage bleu de Gex ?

Parmi les 17 recteurs de l’hôpital de la Charité, celui de la boucherie, des bois, charbons et autres provisions, devait s’attacher au choix dans la qualité des achats, au temps convenable pour s’en pourvoir et à l’attention de les distribuer. C’est ainsi que, concernant les fromages, après avoir expérimenté trois qualités, l’Auvergne, le Gex et le Gruyère, ce dernier fut finalement retenu. Le Gessien Panissod ne serait-il pas à l’origine de la proposition du bleu de Gex au choix de son confrère ? 

Le paon devenu pélican 

Un pélican, symbole de la charité, était gravé sur le portail de l’hospice. Sa générosité influença certainement Panissod dans ses nouvelles fonctions. Les recteurs de la Charité, souvent issus de grandes familles lyonnaises, étaient astreints à des avances gratuites à l’œuvre, faisaient des dons à l’expiration de leurs mandats et n’oubliaient jamais la Charité dans leur testament. Panissod n’échappe pas à la règle : par un premier acte le 30 mai 1732, rédigé par Me Marchand, notaire à Paris, il donne son domaine de Tougin aux pauvres de la maison de la Charité de Gex et lègue aux pauvres de la Charité de Lyon 30000 livres. Ses deux sœurs sont ses héritières universelles. Dans un second acte, passé à son domicile devant Me Durand, notaire à Lyon, le 7 août 1737, il élit sépulture pour son corps dans l’église de la Charité. Il lègue à ses sœurs tous les biens immeubles qu’il a dans le pays de Gex, tout ce qui lui est dû tant dans le pays de Gex qu’à Genève, une rente, le linge, le mobilier et substitue , à la dernière qui décèdera, les sœurs de la maison de la Charité de Gex. Celles-ci prennent possession effective de la maison de Tougin au décès de la dernière survivante. Il n’oublie pas son filleul, Marc Terrou, auquel il lègue 2000 livres, ni chacun de ses domestiques. Tous ses autres biens vont aux pauvres de l’hôpital de la Charité et aumône générale de Lyon, son ami Camille Perrichon ayant la charge de veiller à l’exécution de son testament. Les recettes de l’hoirie Panissod s’élevèrent à la somme de 915426 livres. Déduction faite des frais et legs, l’œuvre de la Charité toucha 729535 livres ! Jamais le montant d’un legs lyonnais n’atteignit une telle somme et Marc Panissod fut le plus généreux donateur dans l’histoire de cette institution. 

Marc Panissod rendit l’âme le 25 août 1737, à son domicile de la place Louis-le-Grand à Lyon. L’inventaire de ses biens à Lyon est dressé à partir du 13 septembre 1737, celui de ses biens de Tougin les 29 et 30 octobre 1737 par Joseph Emery, conseiller du roi et lieutenant criminel au bailliage de Gex, en compagnie de Marie et Philiberte Panissod, ses sœurs. Son monument est achevé en octobre 1739, dans l’église de la Charité, bas-côté droit, première travée, contre le mur de la façade, par le sculpteur Michel Perrache (1686-1750) , pour la somme de 3000 livres. Dans sa description de la ville de Lyon en 1741, André Clapasson le décrit ainsi : « Les deux monuments situés aux cotés de la grande porte en entrant, regardent deux anciens bienfaiteurs de cet hôpital, ils sont d’une structure tout à fait grossière, mais celui qu’on vient de placer en 1739 au fond de l’aile à droite en entrant, est de fort bon goût, c’est un ouvrage de Perrache, composé de divers marbres choisis, il a été élevé à l’honneur du sieur Panissod, trésorier de France, qui, après avoir fait une grande et prompte fortune dans les affaires, a institué en mourant pour ses héritiers les pauvres de cette maison ; cette disposition, ce monument, l’inscription qu’on y voit, tout cela pourrait fournir matière à bien des réflexions, si un livre tel que celui-ci en comportait d’une certaine nature. » 

Sous un épais fronton curviligne noir, un médaillon ovale blanc sur fond noir est encadré de deux pilastres en marbre blanc de Carrare, avec bordures en marbre noir, se terminant par des volutes. En son centre, le buste en stuc noir figure Panissod. L’épitaphe, rédigée par Claude Gros-de-Boze (1680-1753), de l’Académie française, est gravée au-dessous, en lettres dorées sur un plaque de marbre Bardiglio. Un sarcophage blanc, aux extrémités godronnées, est supporté par un corbeau à godrons en marbre noir aussi. Ce monument, déjà déplacé en 1934, conservera-t-il sa place suite aux travaux intervenant d’ici 2016 ? Ne serait-il pas légitime de le faire placer dans sa ville natale, dans un lieu de mémoire digne de l’histoire du pays de Gex ? Les lignes les plus récentes évoquant Panissod sont dues aux auteurs du guide de l’exposition Trésors de l’Ain, objets d’art du Moyen Âge au XXe siècle, page 55 : « Une étude historique permettrait certainement d’en savoir plus sur la vie et la carrière de cet éminent personnage. »

Puisse cette notice contribuer d’ores et déjà à maintenir vivant le souvenir de Marc Panissod, grand Gessien oublié, mais digne de mémoire.


Article tiré de la revue Le Bugey  100ème numéro

CAPTCHA protection